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Accueil du site > Tribune Libre > Le Service d’Action Civique, la garde prétorienne du gaullisme

Le Service d’Action Civique, la garde prétorienne du gaullisme

Le 25 février 1974, le quotidien Libération publiait une note classifiée « Confidentiel » datée du 25 mai 68 « établie » par la section marseillaise du Service d'Action Civique. Cette note détaillait les modalités de regroupement d'opposants de gauche dans les stades régionaux sur ordre de Paris en prévention à une arrivée de la gauche au pouvoir. Personne ne semble avoir remarqué que l'opération ressemble à un épisode du putsch des colonels grecs d’avril 1967, la transformation du stade Olympique d’Athènes en « centre de tri et de clarification »... Le 14 mars, Libération publiait un nouveau document concernant la ville de Grenoble. La lecture de l'article nous apprenait que le SAC en liaison avec la Direction de la Sécurité du Territoire avait prévu de rafler dans une quarantaine de villes, 52 400 opposants politiques, syndicaux, abonnés à des revues « mal pensantes ». L'article allait rencontrer un large écho, le porte-parole du parti socialiste, Georges Fillioud, déposait deux questions écrites au Premier Ministre sur les conditions dans lesquelles la DST avait pu fournir des renseignements à une organisation politique ?

Le SAC officiellement créé le 4 janvier 1960 est un service de renseignement intérieur à finalité politique imprégné d'action clandestine héritée du Rassemblement du Peuple Français. Le général de Gaulle fonde en avril 1947, le RPF composé d'anciens résistants et membres de l'emblématique BCRA pour l'aider dans son retour au pouvoir. Le RPF va utiliser les mêmes moyens et méthodes que le PCF : fichage - infiltrations des milieux marxistes - relation avec des syndicats. Le RPF n'est pas un parti politique au sens habituel, il reste dévoué à la personnalité du général. Sa mission est d'évaluer l'évolution de l'opinion publique afin de pouvoir agir sur l'action politique. Pour ce faire, le RPF peut s'appuyer sur une chaîne hiérarchique au sein du Bureau d'Organisation Politique qui regroupe une vingtaine de chargés de mission, chacun coiffant plusieurs départements. Chaque dossier départemental comporte une douzaine de rubriques à la Colbert : élections – personnalités influentes locales, politiques, notables, clergé, industriels – activité des partis, syndicats, associations, noyautage – les alliances, les événements (manifestations, grèves) – activités politiques au sein des administrations, préfecture, mairie, police, justice, postes – médias, etc., des cartes et notes. Ces dossiers guident ensuite les orateurs pour l'axe de leurs discours ou interventions publiques.

Aux élections municipales de 1947, le RPF obtient plus de 39 % des voix, le Président Paul Ramadier se sépare des ministres communistes. Le RPF compte alors 16 000 militants et le PCF 800 000. Comme les heurts entre militants communistes et ceux du RPF sont extrêmement violents, le RPF décide de se doter d'un Service d'Ordre. Un homme va se démarquer, le « colonel » Debarge, de son véritable nom Pierre Debizet qui a rejoint la résistance à l'âge de 19 ans avant de s'enrôler dans les réseaux de renseignement de la France libre à Londres. Malgré le bon score du RPF aux élections de 1951, le général de Gaulle décida en 53 de sa mise en sommeil.

A la mort de Staline, Pierre Debizet, décide avec quelques membres du Service d'ordre de monter une garde d'honneur symbolique devant le tombeau du Soldat inconnu : « Nous voulions protester aujourd'hui, contre l'attitude du gouvernement français, qui avait fait mettre les drapeaux des édifices publics en berne pour honorer la mémoire du dictateur soviétique. » La ligne directrice du RPF est clairement dirigée contre le communisme : « Nous voulons considérer que le PCF, danger national, doit être détruit. Nous voulons l’éclatement de son appareil, de ses moyens et, le cas échéant, de ses chefs ».

En Algérie, la situation se dégradait. L'Assemblée nationale votait le 12 mars 56 à la demande des socialistes, la loi sur les pouvoirs spéciaux et l'envoi du contingent ! Des groupes autodéfense contre les attentats du FLN furent crées par des partisans de l'Algérie française. Le 13 mai 1958 un Comité de Salut Public fut mis en place, son président, le Général Massu et le général Raoul Salan, appelèrent à la prise du pouvoir par de Gaulle. Le 24 mai, une rumeur faisait état de la présence de parachutistes en Corse prêts à débarquer en France métropolitaine ! À Rambouillet, des blindés s’apprêtaient à se diriger vers la capitale. À Marseille, une équipe placée sous l’autorité de Charles Pasqua attendait le « feu vert » pour la prise de la Préfecture. Le général Massu déclara à un journaliste britannique : « L’armée française a essuyé une série de défaites depuis 20 ans, et ce sont les politiciens qui en sont responsables, puisqu’ils n’ont pas laissé les mains libres aux généraux ». La tentative de « coup d’État » fut un fiasco mais son échec et le délitement de la IVe République allaient permettre à Charles de Gaulle de se poser en « sauveur » dans sa conquête du pouvoir.

Le général est investi le 3 juin 1958 par l'Assemblée nationale avec les pleins pouvoirs. Le 15 décembre, il limoge le Patron de la DST l'accusant d'avoir sonorisé l'appartement qu'il occupait à l'Hôtel La Pérouse pour ses consultations discrètes lors de sa traversée du « désert ». Le retour du général va être suivi de l'infiltration et de la surveillance des Renseignements Généraux, de la Direction et Surveillance du Territoire, du Service de Documentation et Contre-espionnage Extérieur, et des administrations noyautées, voire inféodées aux socialistes liés au régime précédent. Le SAC va devenir un service de renseignements officieux. Le 6 septembre 1960, le manifeste des 121 appelle à l'insoumission, bientôt suivi de l'appel des 200 (intellectuels). Des éléments vont infiltrer les armées pour y débusquer les opposants à la politique du général. Des jeunes gens vont être les yeux et les oreilles du SAC.

Pierre Debizet qui n'a pas toujours été d'accord avec la politique du général, a l'idée d'une organisation indépendante du parti gaulliste, l'UNR. Le SAC est placé sous la direction de Jacques Foccart qui a été nommé Conseiller en charge des services de renseignement. Le SAC devient la garde prétorienne du général et le garant de son action politique. La mention figurant sur la carte tricolore du SAC est explicite : « Le titulaire de la présente carte s’engage sur l’honneur à apporter inconditionnellement son soutien à la poursuite des objectifs définis par le général de Gaulle. »

Le volte-face du général de Gaulle lors de l'affaire l'affaire algérienne va avoir des répercussions « inattendues » au sein du SAC. Pierre Debizet démissionne après les événements de la rue d'Isly, le 26 mars 1962 ; des militaires ont ouvert le feu sur la foule faisant 46 morts et 200 blessés. En souvenir de cet évènement, Pierre Debizet portera toujours une cravate noire, comme les marins la portent sous leur vareuse en souvenir de la bataille de Trafalgar. Paul Comiti, le chef des « gorilles » du Général lui succède à la présidence du SAC. La poursuite de la politique gaullienne contribue aux « défections », beaucoup de gaullistes membres du SAC sont bienveillants à l'égard de l'Organisation de l'Armée Secrète.

L'OAS connait vers la fin de l'année 1962 une véritable hécatombe parmi ses rangs jusqu'à lors impénétrables ! Celle-ci incombe non pas au SAC ! mais aux équipes spéciales du réseau Lemarchand, un ancien résistant lié à la mouvance des gaullistes de gauche. Le SAC a été doublé d'un Service parallèle, celui des barbouzes ! La Mission « C » est conduite par la police judiciaire et la Sécurité militaire en Algérie, le patron du SDECE ayant refusé d'engager ses équipes dans cette aventure. Les renseignement recueillis remontent à Jacques Foccard qui les transmet à l'Élysée et à Matignon. En décembre 1961 est créé le Bureau de liaison, il a pour mission la coordination de l'action policière : DST, DCRG, PJ, SM (Sécurité militaire) avec pour patron, Sanguinetti surnommé monsieur anti-OAS. La solidarité insulaire va être mise à contribution pour le recrutement d'hommes de main. Le SAC devient un réseau de réseaux et un véritable « sac de nœuds ». En 1964, Pierre Lemarchand et Dominique Ponchardier sont remerciés, le premier retrouvera son étude d'avocats rue François Miron à Paris, le second sera nommé Ambassadeur en Bolivie par le Président.

Les événements de Mai 68 sonnent le branle-bas de combat, il ne peut s'agir que d'une déstabilisation, l'opposition rouge entend conquérir les esprits en ayant recours à une forme de guerre subversive : propagande, rumeurs, complots. Le SAC va combattre la subversion, pour ce faire, il va se rapprocher : d'Occident, Ordre Nouveau, du Groupe d'Intervention Nationaliste et de l'œuvre française.

Pierre Debizet, est présent dans la foule des Comités de Défense de la République (CDR) qui remontent les Champs-Élysée le 30 mai. De retour à Paris, ce patriote viscéralement anticommuniste ne se fait prier lorsqu'on lui demande d'assainir le SAC et de le purger de ses éléments douteux, les voyous ont compris tout l'intérêt de pouvoir exhiber une carte tricolore... Il décide de remplacer en 1970 (la date a une importance essentielle comme nous le verrons) la fameuse carte tricolore par une carte de plastique embossée format carte de crédit (la couleur est fonction de la position occupée. Ce détail a lui aussi sa raison), et réclame aux nouveaux adhérents qui doivent être parrainés, de remplir un questionnaire et de fournir un extrait de casier judiciaire. Ces précautions se révèleront insuffisantes, mais à chaque fois qu'un membre du SAC sera impliqué dans une affaire de droit commun, Debizet exigera des explications de ses subordonnés.

Une école des cadres est créée en 70, au programme : l'appareil du PCF - les syndicats – la presse inféodée – les bases d'une armée révolutionnaire, etc. L'accent porte aussi sur : le combat idéologique, les Comités de défense des appelés, les objecteurs de conscience. La radicalisation du SAC allait déboucher sur des actions communes avec l'extrême droite nationale. Georges Pompidou élu Président, va être un des premiers à réclamer l'épuration du Service d'action civique, lui qui peu avant de se porter candidat à la présidence, assurait le SAC de sa confiance...

Un fait divers va éclater au cœur de l'été 1981, la « tuerie d'Auriol », l'assassinat de l’inspecteur Massié (membre du SAC), de sa femme, de son fils, de ses beaux-parents et de son beau-frère. Ceux qui ont approché Debizet savent en leur for intérieur qu'il n'était pas homme à se rendre complice de crapules, il va défendre le SAC bec et ongles. Le fichier tenu par lui-même n'a jamais été retrouvé ; contrairement à nombre de Tartuffes, il connaissait toute la valeur des fichiers : « Pour que la riposte soit efficace, je vous conseille de constituer des fichiers. Ils permettront de savoir où frapper en cas de casse. ». Pierre Debizet bénéficiera d'un non-lieu dans cette affaire des plus sordide.

Épilogue de l'affaire dite des « stades »... En 1975, le patron des Éditions Choc International (Genève) avait été condamné à quatre ans d'emprisonnement pour escroquerie. Les « documents » que la presse s'était empressée de publier étaient des faux, de vulgaires « montage » ! Les membres du SAC avaient eux, compris, qu'il ne pouvait s'agir que de faux, la description de la carte ne correspondait en rien à la carte en circulation dans les années soixante ! à cette époque la carte était de format et de forme semblables à une carte nationale d'identité en carton (sauf la couverture tricolore et la typographie intérieure verticale). Or, l'article faisait allusion à un modèle de carte-badge plastifiés apparu qu'en 1970 ! Les journalistes avaient suivi aveuglément un mythomane qui avait des comptes personnels à régler avec le Service d'action civique. Le terreau était fertile, le SAC était le détenteur de faits incriminants de nature à alimenter tous les « fantasmes » : la Résistance, le BCRA, le RPF, l'anticommunisme, l'affaire algérienne, la Guerre froide, les mauvaises fréquentations, etc. Le rapport de la commission parlementaire de 1981 – 1982 constituée à la demande du Parti communiste, rétablit les rôles. Le rapport de la commission parlementaire remis au président de l'Assemblée nationale le 17 juin ne réclame pas la dissolution du SAC. Le socialiste Pierre Bourguignon déclarera : « Dissoudre le SAC ne changera pas le cours de l'Histoire, mais cela mettra au moins un terme à une aventure dont personne ne pourra plus se réclamer positivement. » Le SAC sera dissout par une ordonnance du Conseil des Ministres, le 3 août 1982.

 


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3 réactions à cet article    


  • Dzan 27 mars 11:26

    Quand j’entends Fillon, parler de cabinet noir, je me marre, en vous lisant.
    A l’époque des faits, je me rappelle l’inquiétude de mon père ancien des FTPF, et pourtant non communiste.


    • alain_àààé 27 mars 14:22

      je vais répondre a l auteur qui a des connaissances sur les barbouzes dont ceux ic avaient une carte de police. et je me répétrais lorsqu un article sur les corses défient DAESCH j avais a l époque dit que les corses protégaient« PASQUA qui avait assassiné avec ses copains du SAC ma belle soeur ; » qui avait infiltré un réseau de prostituées mais avait fait sa pour nous un service de renseignement dont je faisais parti.J AVAIS pisté« PASQUA que les corses protégeais et le faisait monté dans une voiture lorsque nous étions trop de le tué ».J ajouterais que les corses sont mal a l aise en métropole car ils n ont la protection qu ils ont dans leur ile.bien sur tous les corses ne sont pas de assassins n y des barbouzes mais des gens trés respectables.


      • philippe baron-abrioux 28 mars 08:32

        @ l’auteur ,

         Bonjour à tous ,

         merci pour cet article .

         il « parait »que le S.A.C a été dissous !

         aurait on passé le Karcher sur ce bras non- armé (ou presque ) de l’ U.N.R devenue U.N.R-U.D.T pour finalement s’appeler .U.D V ième ?

         cette « officine », pour reprendre un mot cher à F.Fillon, qui semble en voir partout et même en se basant sur un livre qui bien qu’en cherchant un fumeux « cabinet noir » n’est jamais parvenu à en trouver la moindre preuve d’existence , aurait donc disparu des radars de la république .

         mais dans cette période hautement sensibilisée à l’écologie citoyenne et par conséquent au recyclage , que sont devenus les gentils membres de cette association loi 1901 ?

         SE SERAIENT ILS RECONVERTIS ou plus simplement recasés dans d’autres associations de bienveillance ou de sensibilisation à la citoyenneté telle qu’ils la concevaient à l’origine ou qu’ils la pratiquent à l’heure actuelle ?

         comme à chaque fois que l’on donne un coup de pieds dans la fourmilière (sans prendre le temps d’y mettre le feu ) , les locataires se dispersent au gré des opportunités du moment et quand il s’agit de femmes et d’hommes qui ont partagé une grande camaraderie , une certaine motivation à remettre dans le droit chemin ceux qui en dévieraient par des méthodes bien rodées , ayant largement prouvé leur « efficacité »,adeptes d’une grande discrétion , mais à chaque fois mobilisables au nom d’une unité qui fait leur force .

         « cabinet noir » ? fantasme , opportunité ou leurre pour détourner un temps l’attention de la société de ceux qui pourraient découvrir ici ou là des accointances avec quelques mouvements politiques , philosophiques , religieux ou courants de pensée , assez accueillants , pas trop regardants sur les financements et le casier judiciaire des impétrants .

         et si des candidats à la magistrature suprême avaient , au titre d’un engouement pour le recyclage , établi des contacts discrets mais bien utiles pour redorer leur image ?

         mais non , je vois bien que le SAC a été vidé !

         peut être faudrait il continuer la chasse au trésor ?

         bonne fin de journée !

         

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